Comment favoriser des débats constructifs avec l’Abaque de Régnier ?

Ingénierie pédagogique

RÉFLEXION

02 Mai 2022

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Comment favoriser des débats constructifs avec l’Abaque de Régnier ?

Comment favoriser des débats constructifs avec l’Abaque de Régnier ?

Les centres de formation et les écoles sont deux milieux voisins aux objectifs similaires. En effet, tous deux visent à transmettre aux apprenants des concepts immédiatement applicables tout en captant leur attention. Si leurs missions sont proches, les méthodes utilisées durant les échanges sont différentes, ou du moins c’est ce que l’on peut penser.

Pourtant, un même outil peut servir de base tant pour les enseignants en école que les intervenants en entreprise. Prenons les chapeaux de couleurs d’Edward de Bono, une théorie chère à SEVEN ! Celle-ci démontre qu’il existe six principales façons de percevoir le monde. Cet outil que nous partageons beaucoup dans nos interventions en entreprises et en écoles supérieures, pourrait également s’appliquer auprès des plus jeunes. Certes, auprès de ces derniers, l’explication des différences de points de vue demande une simplification de la théorie mais les consignes resteraient les mêmes.

Curieux de connaître l’utilisation d’un outil pour des enfants et des adultes, nous avons interviewé une institutrice lyonnaise, qui a eu l’occasion de tester un même outil pour ces deux populations. Nous allons ici aborder l’Abaque de Régnier : une aide à la décision, qui est particulièrement constructive lorsque l’on veut initier le débat. Le principe : un groupe de personnes réagit à plusieurs affirmations données à l’aide d’un code couleur. Les réponses de chacun permettent d’observer les tendances d’un groupe et de favoriser le développement de débats constructifs. Découvrez son fonctionnement et pour quelles raisons l’utiliser.

Créer un débat nuancé avec l’Abaque de Régnier

L’Abaque de Régnier, peu connu des adultes, existe pourtant depuis 1973. Créé par le médecin François Régnier, cet outil visuel est né du besoin de faire s’exprimer l’ensemble des individus d’un groupe sur un sujet. Il a l’avantage de s’appliquer à tous les groupes (petits ou grands).

Concrètement, son utilisation incite les participants à se positionner (seul, par 2 ou par 3) sur des affirmations à l’aide de cartons de différentes couleurs. Hélène Fraudet, institutrice à l'école Hilaire Dunand à Irigny, dans le sud de Lyon, a eu l’opportunité de faire découvrir l’Abaque à un groupe d’enfants (une classe de CE2 et une autre de CM1/CM2) et un groupe d’adultes (dans le cadre de sa formation à l'INSPE). Elle nous a partagé son retour d’expérience.

Les adultes étant davantage capables d’apporter des nuances dans leurs réponses, c’est une plus large palette de couleurs qu’elle a choisi de proposer à ces “grands enfants”. Ainsi, lors de ces ateliers en entreprise, les apprenants ont le choix entre le vert foncé qui exprime un “oui, je suis d’accord avec l’affirmation”, le vert clair qui désigne “oui, je suis d’accord avec l’affirmation mais...”, le jaune qui signifie “oui, je suis d’accord et je ne le suis pas”, le rose qui veut dire “non, je ne suis pas d’accord mais...” et le rouge qui exprime un non-radical. Pour les élèves de primaire, Hélène a volontairement limité le choix à trois : le vert (=oui), le jaune (=oui et non) et le rouge (=non). Il lui est arrivé d’ajouter par moment le blanc, qui faisait office de joker, lorsque l’utilisateur ne savait pas quoi répondre ou ne voulait pas répondre.

Crédit photo : Echo Services
Choisir ses affirmations : une étape cruciale pour l’animateur

Tester l’Abaque de Régnier auprès de deux populations différentes implique des ajustements en fonction du niveau de son audience. Ainsi, lorsque Hélène a eu l’occasion de tester l’Abaque de Regnier auprès d’élèves âgés de 9 à 10 ans, ce sont 3 affirmations qu’elle a choisi d’énoncer. Pour le public en entreprise, ce sont plus d’affirmations qu’elle a partagées.

Outre le nombre d’affirmations qui nécessite d’être personnalisé à sa cible, les sujets doivent également être traités en fonction de l’audience. Pour vous donner une illustration concrète, Hélène avait lancé l’affirmation suivante à ses élèves : « Les filles n’arrivent pas à résoudre des problèmes de maths et les garçons sont meilleurs au foot ». Sans surprise, sur une classe de 24 élèves, tous les garçons ont levé leur carton vert pour répondre “oui”. Cette affirmation a par la suite amené un débat sur l’espace occupé par les filles et les garçons à la récréation. Les échanges avec les élèves ont ensuite révélé qu’environ 80% de la cour de récréation est occupée par les joueurs de football, qui, pour la grande majorité, sont des garçons. À partir des représentations de chacun et donc grâce à l’Abaque de Régnier, Hélène a pu aborder le sujet délicat des stéréotypes, qui sans point de départ, aurait été difficile à traiter.

Voyons maintenant l’application chez les adultes. Parce que l’éducation est un thème cher à Hélène (et à SEVEN aussi), c’est la thématique “L’éducation et la santé” qu’elle a choisi d’aborder auprès de cette population. À partir de ce sujet, ce sont six affirmations qu’elle a définies dont deux qu’elle nous a partagées : “Faire de l’éducation à la santé à l’école, c’est se mêler de la vie privée des gens.” et “L’éducation à la santé, c’est une affaire de spécialiste.” Ces énoncés ont pour avantage de favoriser différents points de vue. Pour certains, l’éducation à la santé en école, est une évidence car il s’agit d’un sujet d’ordre public tandis que pour d’autres, c’est personnel. Toute la difficulté de cet exercice réside en fait dans la formulation de l’affirmation qui doit être suffisamment claire pour favoriser un choix certain chez les participants et suffisamment clivante pour les amener à débattre. La plus grande complexité pour l’animateur reste donc la rédaction des phrases de départ.

Faire preuve de bienveillance : une condition propice au développement des débats

Pour bien réaliser l’Abaque de Régnier, il y a une condition essentielle : la bienveillance. Lors de cet atelier, les participants partagent leurs points de vue, se livrent et dévoilent des opinions personnelles. Or, si les participants ne se sentent pas en confiance au sein d’un groupe, ils peuvent finalement ne pas livrer le fond de leur pensée et choisir la couleur attendue par la majorité. La pression sociale peut les amener à ne pas contrarier l’ensemble du groupe et à suivre les choix des autres contre leur propre avis. En procédant de la sorte, les résultats finaux sont biaisés et les idées ne sont pas réellement partagées par tous.

Le rôle de l’animateur est ainsi de rappeler, dès le début, l’importance de ne pas juger les réponses des autres, de ne pas se moquer ; au risque que les participants s’auto-censurent. Il ne s’agit pas seulement de redire cette règle, mais de veiller à ce qu’elle soit appliquée par tous (y compris se l’appliquer soi-même) durant toute la durée de l’exercice.

Afin de créer les conditions propices à la confiance, l’animateur peut inviter les individus à se livrer en même temps. C’est justement ce qu’a réalisé Hélène avec certains de ses élèves de primaire. Lorsqu’elle jugeait cela nécessaire, elle leur demandait de montrer en même temps leur carton de couleur sélectionnée.

Les avantages de l’Abaque de Régnier
Une représentation visuelle

Représenté sous forme de tableau avec des cases (ou cartons) de couleurs, l’Abaque de Régnier permet de visualiser très rapidement les points de vue d’une assemblée. En effet, grâce à sa vue d’ensemble, l’animateur et les participants peuvent observer en quelques secondes, les représentations de chacun et ainsi en déduire la tendance du groupe.

Par la représentation visuelle des avis de chacun, les informations sont rendues plus compréhensibles et sont plus facilement comprises par les lecteurs. Elles leur servent alors de point de départ pour les échanges et d’aides à la prise de décision.

Vous êtes une marque de céréales et observez que 8 clients sur 10 ont choisi la couleur rose ou rouge à l’affirmation “Le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée”. Quant aux deux autres personnes restantes, elles ont choisi le jaune. Ces observations vous permettront de comprendre qu’une communication axée sur le petit-déjeuner comme repas le plus important de la journée, n’est pas en phase avec les représentations des individus. Par ailleurs, ce constat pourra amener à débattre sur d’autres sujets connexes et s’interroger sur des questions comme “Comment considérez-vous le moment petit-déjeuner ?”, “A quelle occasion en prenez-vous ?” . Les propos énoncés suite à ces questions pourront alimenter votre nouvelle méthode de communication.

Un prétexte pour échanger

L’un des avantages de l’Abaque, c’est qu’il part des représentations des participants. Ce sont leurs réponses qui orientent les échanges vers un sujet plutôt qu’un autre. Ceux qui répondent aux affirmations sont finalement ceux qui initient les débats.

La richesse de cet outil réside dans le collectif. L’exercice prend tout son sens parce qu’il est réalisé en groupe. En effet, grâce à l’Abaque de Régnier, certains vont s’apercevoir que d’autres pensent comme eux, ce qui peut les rassurer. D’autres vont réaliser que quelques camarades ne partagent pas le même point de vue, ce qui peut leur faire élargir leur vision de départ.

Par cet outil, chaque participant prend d’une part la parole pour communiquer sur sa réponse. D’autre part, chacun peut être tenté de s’exprimer suite aux réponses données par les autres. La probabilité que les tendances du groupe favorisent des réactions est élevée. Imaginons qu’à l’affirmation “La décoration de mon lieu de travail joue une place majeure dans ma productivité”, le vert foncé (oui, je suis d’accord) et le vert clair (oui je suis d’accord mais) représentent 75% des réponses du groupe. Alors cela signifie que l’aspect esthétique n’est pas indispensable pour les membres et que la productivité de ces derniers est liée à un autre (ou à d’autres) facteur(s). Lesquels ? Des réflexions plus poussées sur les facteurs pourront alors s’initier. Des sujets inattendus peuvent ressortir des affirmations choisies. Même si l’animateur pourra émettre en amont des suppositions sur la tendance principale, lors de son animation, il est important qu’il soit neutre et se laisse surprendre par les réponses de chacun et les discussions qui en découlent. “Les débats partent vers des directions imprévues parfois, c’est pourquoi, il faut accepter l’incertitude” nous confiait Hélène. Être animateur de l’Abaque Régnier, c’est finalement accepter de se faire surprendre et se tenir prêt à accueillir l’inattendue.

Crédit photo : Stay Happening
Un générateur d’idées

Que ce soit auprès d’adultes en entreprises ou d’élèves en classe, l’Abaque de Régnier est une clé pour travailler et développer des idées sans s’en rendre compte. “Le contraire du sérieux, ce n’est pas le jeu” nous exprimait Hélène. Une phrase que nous partageons à 100% chez SEVEN puisque nous veillons à utiliser le jeu pour stimuler la créativité des participants. Notre objectif : que ces derniers repartent avec des actions concrètes et applicables dans leur quotidien, une finalité sérieuse comme vous pouvez le constater.

L’Abaque de Régnier pourrait en partie se rapprocher de l’étape idéation du “design thinking”, puisque ces deux méthodes visent à générer un maximum d’idées à partir des représentations initiales des participants. Lors de la phase de divergence (la première phase de l’idéation), les participants réfléchissent seuls sur un très court laps de temps à partir d’un sujet donné. Cette partie individuelle limite alors l’auto-censure et favorise la réflexion. Une fois les idées écrites, les participants se regroupent pour échanger sur leurs pistes, les trier et procéder à la sélection : c’est alors la phase de convergence de l’idéation qui s’opère.

Une mobilisation de toutes les intelligences

Si l’Abaque de Régnier nous a inspirés, c’est parce que son utilisation mobilise toutes les formes d’intelligences : pas seulement celle logico-mathématique (la capacité à faire preuve de logique, de raisonnement) ou verbo-linguistique (la capacité à bien s’exprimer à l’écrit et à l’oral), mais également l’intelligence visuelle, kinesthésique, inter-personnelle, intra-personnelle et rythmique. Ce sont en fait les sept intelligences décrites par le psychologue et spécialiste en sciences cognitives, Howard Gardner, qui sont sollicitées au travers de l’Abaque de Régnier.

Concrètement, l’intelligence visuelle est mobilisée avec la matérialisation des opinions en couleur et l’assemblage des avis sous forme de tableau. Par ce procédé visuel, il est plus facile de se rendre compte de la tendance du groupe. L’intelligence kinesthésique, quant à elle, est employée lorsque les participants se déplacent pour poser leurs cartons de couleurs sur un tableau ou lèvent leurs mains pour montrer à tous leur couleur sélectionnée. À cela, on observe un développement de l’intelligence intra-personnelle dès lors que les apprenants réfléchissent seuls à leur choix de couleurs et réagissent intérieurement aux résultats des autres membres du groupe. Les débats, générés à la suite de chaque affirmation, amènent ensuite le renforcement de l’intelligence inter-personnelle, celle qui favorise les échanges entre les individus. Enfin, à chaque nouvelle affirmation, le participant doit s’adapter au changement de sujet et c’est son intelligence rythmique qui est stimulée.

L’Abaque de Régnier est un précieux outil pour faire parler tous les individus d’un groupe, générer des échanges, faire émerger des idées et mobiliser les différentes intelligences sans s’en apercevoir. Aussi bien utilisé avec des enfants en primaire qu’auprès d’adultes, il peut s’adapter à toutes les populations comme nous avons pu le constater avec la mise en pratique d’Hélène Fraudet. Si les affirmations et réponses sont plus nombreuses chez les adultes, la consigne de l’atelier reste malgré tout identique pour tous : répondre de la façon la plus sincère possible en choisissant la couleur qui se rapproche de sa pensée. La transparence de chaque individu, la bienveillance entre chaque membre du groupe, la sélection des bonnes affirmations, la neutralité de l’animateur et le développement des débats constructifs sont des éléments clé pour favoriser la réussite de cet atelier.

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