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Conditionnements et conscience

La plupart de nos actions se font inconsciemment et sont en réalité des réponses automatiques, stéréotypées et irréfléchies aux stimulations quotidiennes qui nous parviennent par nos sens.

Il est indispensable de nous appuyer dessus étant donné la masse d’information toujours plus importante que nous, humains, avons à gérer au fur et à mesures que nos civilisations avancent et que les technologies se développent

« Le niveau d’une civilisation est donné par la quantité de prestations que les gens réussissent à accomplir inconsciemment. » — Alfred North Whitehead

La grande majorité de nos réactions inconscientes proviennent des conditionnements que nous avons intégrés au cours de notre vie.

Stephen R. Covey s’est rendu mondialement célèbre avec son livre “les 7 habitudes de ceux qui réussissent tout ce qu’ils entreprennent” dans lequel il insiste sur l’idée que ce qui fait la différence entre une personne qui réussit et une personne qui a des difficultés tient essentiellement aux habitudes prises. En management, il est reconnu que ce sont les actions du quotidien, tout ce qu’un manager fait de façon habituelle et non-réfléchie qui fait la différence. Et ces habitudes s’acquièrent par l’expérience, via des “renforcements”, des répétitions. Dans ces conditions, plus une habitude a été renforcée, plus elle est difficile à modifier. En cela, l’obstacle à l’apprentissage est souvent une mauvaise habitude renforcée par des années de pratique et qui empêche l’assimilation d’une nouvelle habitude et pas la capacité à apprendre un nouveau comportement.

« Real learning is unlearning » https://hbr.org/2016/11/why-the-problem-with-learning-is-unlearning affirmait un des fondateurs de la PNL, Richard Bandler.

Nous pourrions presque remplacer “habitude” par “conditionnement” dans le paragraphe précédent et toujours être dans le vrai, tant nos habitudes dépendent elles-mêmes de nos conditionnements. Il existe deux grands types de conditionnement : le conditionnement classique et le conditionnement opérant.

Le conditionnement classique, aussi appelé conditionnement pavlovien du nom de son théoricien, Ivan Pavlov, consiste à associer un signal (supposons une sonnerie) à une stimulation (supposons l’administration d’un aliment) qui évoque une réponse non conditionnée (la salivation). À la suite de la répétition (pour un nombre de fois approprié à l’objectif) de cette association, le sujet est conditionné. C’est-à-dire qu’il a appris à saliver lorsqu’il entend la sonnerie, même si on ne lui donne aucun aliment. Evidemment nous avons pris ici l’exemple du conditionnement d’un chien en référence à la plus célèbre expérience du Dr Pavlov, qui a même donné naissance à l’appellation “chien de Pavlov”. La figure ci-dessous rappelle le fonctionnement de cette expérience (par ailleurs décrit ci-dessus).

Expérience la plus célèbre du Dr Ivan Pavlov sur le conditionnement dit “classique” d’un chien.

A noter que dans le conditionnement classique, la stimulation (ici la sonnerie) précède le comportement du sujet. Nous verrons qu’en ce qui concerne la seconde forme de conditionnement, le conditionnement opérant (inventé par Watson et perfectionné par Skinner, ce dernier étant souvent considéré comme le vrai père de cette découverte), la stimulation suit le comportement (renforcement).

Il est intéressant de noter que les humains, comme les animaux, ont tendance à se conditionner plus vite sans l’intervention de la conscience. Dans certains cas, la conscience d’un possible conditionnement bloque carrément l’apprentissage. Des expériences ont été réalisées dans lesquelles il s’agissait d’apporter des mets délicieux à des humains tout en leur faisant écouter un morceau de musique, et il a été noté qu’à la seconde écoute de la musique elle paraissait plus belle et provoquait une augmentation de la salivation. Cette tendance naturelle que nous avons à associer explique pourquoi les campagnes de “fund raising” organisées par les partis politiques se font le plus souvent autour de somptueux dîners et pourquoi le moment où il va être demandé aux convives de signer des chèques ou de s’engager à le faire est stratégique.

Mais pour cette même expérience, si vous amenez cette information à la conscience des sujets humains en amont et que vous leur dites que vous diffusez une musique en même temps qu’il leur est fourni de délicieux plats pour créer une association entre les deux, alors le conditionnement ne se créé pas. La musique écoutée une seconde fois ne sera pas mieux appréciée que la première fois (ou de façon non-significative, identique aux tests neutres ou une musique ré entendue tend à être légèrement plus appréciée par effet de familiarité) et il n’y a pas d’augmentation de la salivation.

De même, un conditionnement pavlovien entre un signal acoustique qui précède un souffle d’air dirigé vers les yeux (et qui fait baisser les paupières des sujets humains) se fait si on ne précise pas aux sujets la vraie nature de l’expérience, mais n’a pas lieu s’ils en sont conscients - si on leur a expliqué en quoi consistait l’expérience en amont.

Le psychologue américain Julian Jaynes a même testé l’impact de la conscience sur l’apprentissage du jonglage avec des pièces de monnaie pour se rendre compte que les sujets apprenaient beaucoup plus lentement à jongler si une conscientisation de leurs mouvements était tentée. Il en a même déduit que nous devrions même « apprendre sans contrainte, sans prise de conscience ; connaissances ou procédés seront acquis de façon plus aisée, naturelle et efficace. »

Un paradoxe se dessine alors : si la conscience est notre meilleur arme contre les conditionnements, alors il faut l’exercer au maximum pour éviter d’être conditionné à notre insu. La leçon pratique est qu’il faut se surveiller, apprendre et développer la conscience pour se défendre de la manipulation.

Mais en même temps si la conscience ralentit notre apprentissage, parce qu’elle est lente et énergivore en comparaison à la rapidité de réaction, l’efficacité et le peu d’énergie que mobilise nos circuits automatiques, alors nous devrions nous retenir de tout conscientiser.

La solution pour se sortir de ce paradoxe réside bien sûr dans les choix que nous faisons en matière de qui (ou quoi) nous allons laisser nous conditionner, et face à qui nous allons garder un esprit critique.

Pour ma part (Mathieu Bouchaert), je suis réserviste et ai sciemment laissé l’armée de terre française me conditionner. Sans me poser des questions j’ai accepté de répéter les actions simples aux ordres courts et ai intégré les procédures relatives à la vie militaire française. Rien n’est plus efficace que ces conditionnements et ces réponses irréfléchies pour pouvoir rassembler, déplacer, déployer, etc. en très peu de temps un nombre important d’hommes.

De la même façon, je me suis laissé conditionner par les écoles que j’ai faites, par mes parents, mes employeurs, mes clients, ma partenaire…

Tout la subtilité reste donc de garder un esprit critique bien orienté, et de ne vous entourer que de personnes dont vous souhaitez bénéficier de l’influence. Car nous conditionnons continuellement notre entourage et sommes conditionnés tous les jours par celui-ci, notamment par le biais du second grand type de conditionnement opérant, dit de Skinner.

Le conditionnement opérant est basé sur des récompenses et des punitions dits renforcements positifs et négatifs. Quand le sujet accomplit un acte désiré (supposons quand le chien rapporte le bâton lancé), il reçoit une récompense (caresse, aliment) ; quand il accomplit un acte non désiré (s’il aboie par exemple), il est puni (décharge du collier électrique). Le chien apprend ainsi à rapporter ou à ne pas aboyer. A noter que dans le cas du conditionnement opérant, la stimulation succède à l’acte; d’où le nom “renforcement”. Le Schéma ci-dessous rappelle la plus célèbre expérience de B. F. Skinner sur les souris.

L’expérience la plus célèbre de B.F. Skinner avec la souris dans sa “boîte” et ses leviers - conditionnement opérant ou instrumental.

Nous nous conditionnant suivant des renforcements positifs ou négatifs tous les jours, c’est même une des fonctions principales du management.

En Mars 2013, les chanteurs pop Robin Thicke, TI et Pharrell créent une polémique avec le clip et les paroles de leur musique “Blurred Lines”. Un des complets dits notamment “Il y était presque, il a essayé de te domestiquer, mais tu es un animal, c’est dans ta nature bébé”. Des associations féministes se sont indignés de ces paroles, à noter cependant que le conditionnement mutuel est inévitable en société et même qu’il est souhaitable à bien des égards; le plus souvent le conditionnement opérant fait que nous apprenons à nous conformer, à nous adapter à la personne ou à l’organisation (politique, professionnelle, religieuse, etc.) dont nous dépendons ou croyons dépendre. Ainsi le chien apprend à ressembler à son maître.

Et tout ceci se fait avec une simplicité et un naturel déconcertant: quand le sujet accomplit un acte désiré, on lui administre un renforcement positif : affection, éloge, nourriture, argent. Quand il accomplit un acte non désiré, on lui administre un renforcement négatif : douleur, blâme, frustration.

Le conditionnement opérant permet d’« enseigner » l’exécution de conduites complexes. Un retardé mental peut apprendre à s’habiller à travers des renforcements opportuns d’éloges et d’affection, un rat peut apprendre à utiliser différents mécanismes (y compris une petite voiture à pédales) pour se procurer de la nourriture, un épileptique peut apprendre à prévenir une attaque convulsive.

Il y a tout le domaine de la psychothérapie comportementale, où le conditionnement opérant est utilisé avec de bons résultats pour éliminer, ou corriger, ou changer : des comportements, des réactions, des émotions en tant que symptômes, les origines d’un malaise. Cette thérapie se sert non seulement de renforcements positifs et négatifs, mais aussi d’autres instruments. Il s’agit évidemment d’une thérapie manipulatoire, mais honnêtement manipulatoire car déclarée comme telle.

Voici un exemple banal de cette thérapie.

EXEMPLE

Prenons un cas d’énurésie nocturne. Si la mère dédie à l’enfant une série d’attentions affectueuses — elle le déshabille, le nettoie, le change —, ce comportement de réaction à l’énurésie est apprécié par l’enfant. Il est évident que les attentions maternelles constituent un renforcement positif qui maintient et consolide l’énurésie. La thérapie consiste alors à cesser ce renforcement et à le remplacer par un renforcement négatif, par exemple un mécanisme doté de détecteur d’urine qui déclenche un stimulus sonore désagréable quand l’enfant se mouille.

Julian Jaynes suggère même des expériences que nous pouvons tous essayer pour nous convaincre de la puissance du conditionnement opérant: choisissez une catégorie de mots (par exemple les adverbes) et demandez à une connaissance de vous raconter une histoire ou sa journée de la veille. A chaque adverbe que vous entendez, hochez de la tête ou effectuez un renforcement positif quelconque comme sourire, dire “oui, oui, très bien” ou “très intéressant” et si vous poursuivez l’expérience suffisamment longtemps (plusieurs minutes en tout cas) vous constaterez que le sujet utilise de plus en plus de mots de la catégorie que vous aurez sélectionnés.

A noter que les conditionnements opérants faits sur les animaux ne fonctionnent pas, ou assez mal s’il ne sont faits qu’avec des renforcement positifs: l’absence de renforcements négatifs tend à rendre les conditionnements faibles et instables, peu utilisables. La question de la transposition de ces résultats aux humains se pose, néanmoins il est à noter que chez les rats par exemple, il est plutôt inefficace de ne conditionner qu’avec des renforcements positifs et sans renforcements négatifs.

Conditionnez-vous et conditionnez votre entourage à bon escient; habituez les à votre façon de travailler et renforcez le tout avec des associations simples, pavloviennes (souvent symboliques) et des règles simples et compréhensibles en matière de renforcement. Nos cerveaux ont évolués ainsi, c’est notre nature animale et notre nature d’animaux sociaux. Aussi, ayez conscience que vous ne pouvez pas ne pas être conditionnés (à moins de tomber dans la passivité la plus complète) entourez-vous donc avec discernement et gardez de l’esprit critique par rapport à tout ce que vous ne souhaitez pas comme influence sur vous.

Crédit photo : Syd Wachs