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La guerre sémantique

Si vous pouvez contrôler les mots utilisés par vos opposants, vous avez déjà gagné la bataille des idées. Les mots sont le vecteur principal de notre perception de la réalité, ils nous permettent de décrire notre environnement et de le modéliser.

Les phénomènes ou noumènes qui n’ont pas de mots pour les désigner n’existent pas vraiment et à l’inverse les mots que nous utilisons le plus tendent à créer une prédominance dans nos esprits et dans notre perception du monde.
Un mot comme “homophobie” est connu pour avoir été utilisé pour la première fois en 1969. Il a mis un certain temps pour se répandre mais finalement est aujourd’hui utilisé très couramment, et chaque emploi de ce mot tend à renforcer l’idée que les homosexuels, lesbiennes, bisexuels, etc. sont victimes de préjudices. Le mot “gay”, qui désigne un homme ayant une pratique homosexuelle, est bien plus ancien et renforce l’idée que les homosexuels sont souvent espiègles et festifs.
Un autre exemple pourrait être le mot “cathophobie”, mot inventé par des groupes catholiques dans les années 2000 pour dénoncer les préjudices subis par les communautés catholiques un peu partout à travers le monde. Ce mot n’est jamais rentré dans le vocabulaire courant, en premier lieu parce que les médias français n’ont jamais voulu l’employer et les rares fois où ils l’ont fait ils l’ont mis entre guillemets puis l’ont dénoncé juste après. De la même façon, le mot “russophobie”, utilisé pour dénoncer la haine irrationnelle des Russes que l’on peut retrouver dans les médias occidentaux depuis quelques années, n’a jamais pris en France par refus des plus grands influenceurs de l’utiliser.
Le mot “europhobie” a été inventé dans les années 60 comme une arme pour dénigrer toute critique de l’intégration des états européens dans une structure supranationale, l’Union Européenne. L’utilisation massive de ce mot dans les médias français juste avant l’élection européenne de 2014 n’a cependant pas été si efficace: le Front National a obtenu plus de 25% des votes, 5 points de plus que le parti pro union européenne qui a eu le meilleur score dans l’élection, l’UMP.

Tous les mots qui ont le suffixe “-phobie” sont utilisés pour “psychiatriser” ou montrer comme mentalement dérangé quiconque aurait un discours critique contre la réalité désignée en amont du mot. L’arachnophobie, l’agoraphobie… sont des maladies réelles et reconnues, et tout mot qui porte le suffixe “phobie” est un mot qui tend décrire un comportement ou une croyance comme symptôme d’une maladie.
Cette méthode est connue depuis l’URSS: les Soviétiques avaient pour habitude de ramener toute critique de leur modèle à une critique des travailleurs et du prolétariat. Il s’agissait pour la propagande soviétique d’associer par un simple réflexe de Pavlov toute critique de leur modèle à une forme de discrimination et de haine exprimée contre les masses laborieuses. De la même façon, beaucoup de figures politiques israéliennes ramènent toute critique d’Israël à de l’antisémitisme, de façon à rendre leur politique incritiquable.

Le mot “bobo” a été inventé par l’écrivain français Michel Clouscard en 1973 comme une contraction des mots “Bourgeois” et “Bohême” pour désigner l’articulation de modes de vie pour et par le commerce avec celui d’un idéal très épuré et romantique, “vivre d’amour et d’eau fraîche”. Ce mot s’est répandu lentement et est aujourd’hui utilisé dans d’autres langues, surtout depuis sa reprise par le journaliste américain David Brooks pour son livre “Bobos in Paradise: the New Upper Class and How They Got There”. Ce mot est très peu utilisé par ceux qu’ils désignent car il est perçu comme péjoratif: il désigne en général des personnes vivant dans les centre villes des métropoles mondialisées et ayant une inclinaison politique vers la gauche libérale. Le mot Bobo est surtout utilisé par leurs opposants qui veulent dénigrer ces riches urbains qui bénéficient de la mondialisation tout en se pensant moralement supérieurs.
Aux Etats-Unis d’Amérique, les opposants aux démocrates et à la tendance gauche libérale nommée “liberals” utilisent des mots tels que “whining millennials” pour dénigrer leurs adversaires. Ces “liberals” se nomment souvent eux-mêmes des “Social Justice Warriors”, une désignation redoutable car quiconque l’emploie tend à vouloir la supporter. Qui oserait se déclarer contre la justice sociale? Sinon, ils tendent à se désigner eux-mêmes comme “anti racists” ou “antifascists”. Là aussi des mots redoutables: qui oserait défendre ouvertement le racisme ou le fascisme? En réalité, un adversaire qui utiliserait ces mots pour les désigner se mettrait déjà dans une position d’infériorité morale. Et la guerre sémantique bat en conséquence son plein aux Etats-Unis: les uns accusent les autres d’êtres des “white nationalists”, “neonazis”, “alt right”, “alt left”, “collectivists”, “communists”, “cultural marxists”, etc.
L’exemple de la guerre en Syrie est assez parlant: nous ne percevons pas du tout de la même façon la guerre si nous appelons les opposants à Bachar al Assad des résistants, des rebelles modérés, des rebelles (tout court) ou des terroristes. Notre perception de la guerre n’est pas du tout la même suivant le mot que l’on emploie. “Modéré” est un mot magique qui tend à toujours obtenir le soutien: il donne une dimension rationnelle, réfléchie, équilibrée à quiconque en est qualifié. A l’inverse, il est difficile de soutenir un camp désigné par le nom “terroriste”.
De la même façon, nous pourrions nous poser des questions sur les noms utilisés par les différents médias en ce qui concerne la guerre en Ukraine. Si vous utilisez les noms de “rebelles pro-russes” contre les “Ukrainiens”, évidemment vous serez immédiatement enclins à soutenir les Ukrainiens. Si, pour parler des Ukrainiens de l’Est, vous parlez de “séparatistes”, d’”indépendantistes” ou de “fédéralistes” (ils utilisent souvent ces mots pour se désigner eux-mêmes) vous n’aurez pas la même perception de ce camp - d’ailleurs chacun des trois mots ci-dessus crée une perception différente.
La légitimité du gouvernement ukrainien actuel dépend elle-même de la façon dont est nommé le renversement politique qui a eu lieu en Février 2014. Les médias occidentaux l’appellent une “révolution” et parle du “renversement populaire d’un dictateur corrompu” par le “peuple d’Urkaine”. Et les médias du monde multipolaire (Chine, Russie, Inde, etc.) parlent de “coup d’état contre un gouvernement démocratiquement élu”.
Les exemples sont quasiment infinis puisque nous pourrions questionner tous les mots que nous ou notre entourage employons: lorsque vous parlez de la crise migratoire, parlez-vous de “réfugiés”, “migrants”, “clandestins” ou “envahisseurs”?
Il est important de se poser clairement la question des mots que l’on emploie et de leur implication. Les mots tendent à créer leur propre réalité, comme des croyances ou des façons de voir le monde. A vrai dire, il est courant qu’un mot porte ses propres croyances. Ils ne sont jamais neutres.

Dans le monde professionnel, l’évolution sémantique est très parlante également. Les fonctions et métiers les plus concernés étant ceux du conseil, du marketing et de la communication. Ces métiers créent et manipulent d’ailleurs continuellement beaucoup de mots très récents. Le remplacement du mot “salarié” par celui d’”employé” puis par celui de “collaborateur” n’est pas neutre. Beaucoup de mots sont justement choisis pour leur ambiguïté, leur non-spécificité et leur apparence très positive.
Peser les mots que vous employez et ceux qui vous sont adressés, revenez régulièrement aux définitions et questionnez-les: mal maîtrisés, ils seront des armes utilisées contre vos intérêts. Compris et assimilés, vous pourrez jouer avec à votre bénéfice.

Crédit photo : Moritz Schmidt