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Sortir des triangles de Karpman

Avez-vous déjà remarqué que les racketteurs ou les mafias se font souvent passer pour des protecteurs ou des sauveurs ? Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir pourquoi telle ou telle personne, ou tel groupe de personnes, cherche à se victimiser ? Avez-vous déjà réfléchi en profondeur sur pourquoi certains étaient autant accros à cette position de victime ? Et pourquoi les super héros, pompiers ou médecins et tous les statuts de sauveur font tant rêver ?

En faisant des recherches en Analyse Transactionnelle, Stephen Karpman a découvert que nous occupons souvent des rôles archétypaux dans les situations de notre vie. Stephen Karpman publie en 1968 un article sur ce qu’il appelle le « triangle dramatique », soit l’attribution des rôles de Victime, Sauveur ou Bourreau.

Version simple et illustrée du triangle de Karpman.

Une première chose à noter est que dans notre vie de tous les jours, notre communication se trouve perturbée quand notre entourage et nous adoptons de telles positions : les protagonistes tendent à accentuer leurs incarnations de ces rôles et leurs relations tendent à devenir contre-productives. La solution est alors d’identifier ces rôles et de s’en extraire pour repartir sur une base plus saine.

Le persécuteur rentre dans sa position en général en suivant une ligne « je suis droit / je suis juste ». Il est courant qu’il justifie son rôle de bourreau en arguant le fait d’avoir occupé le rôle de victime par le passé. Le persécuteur peut même dans certains cas être joué par des choses comme l’alcool par exemple, ou la maladie voire carrément des objets et sujets plus abstraits encore tels que « la société », « le système », « le patriarcat », « les Illuminati », etc.

La victime attire l’attention sur elle, justifie par son rôle son impuissance voire sa passivité.

Elle attire de fait le sauveur. Le sauveur tire une satisfaction narcissique de son rôle et cherche à prolonger son statut de sauveur en maintenant la victime dans un état de dépendance.

Il est intéressant de se poser des questions sur le nombre d’applications possibles de ces rôles archétypaux et il est intéressant de constater que nous retrouvons ces triangles dans de très nombreux domaines : propagande de guerre, politique, marketing, etc.

Dans le cas de la propagande de guerre, c’est un classique que d’essayer de se présenter en tant que sauveur pour justifier une intervention extérieure : les Etats-Uniens étaient les sauveurs du Vietnam contre les Vietcongs et la peste communiste ! Et simultanément les Nord Vietnamiens se présentaient bien sûr comme les sauveurs d’une population qu’elle dépeignait comme agressée par l’envahisseur américain. De la même façon nous pourrions parler des propagandes de guerre pour la guerre en ex-Yougoslavie, où il s’agissait de sauver les Croates des Serbes sanguinaires, ou de celle pour la guerre en Syrie où « la communauté internationale » devait protéger la population des « massacres » du « dictateur » Bachar el Assad – les trois mots entre guillemets correspondent aux trois mots les plus retrouvés en Septembre 2013 dans les médias Français à propos de la guerre civile syrienne.

Se présenter en tant que victime est plus aisé que de se présenter en tant que sauveur, même si le statut de victime ouvre moins de possibilités que celui de sauveur. C’est pour cela que dans beaucoup de cas c’est plus le statut de victime qui est recherché.

Une bonne façon de s’octroyer le statut de sauveur est de créer soi-même la menace, qui peut d’ailleurs être totalement imaginaire. Dans le cas des mafias, il est courant qu’elles organisent elles-mêmes les vols, les violences ou les rackets avant d’offrir leur protection. Et organiser soi-même une attaque ou mettre en scène une menace imaginaire pour se présenter comme le sauveur contre cette menace permet de jouir de toute la légitimité qu’un statut de sauveur peut offrir. Cette légitimité du sauveur étant reconnue par les personnes occupant la place des victimes dans ce triangle dramatique. En Janvier 1933, les nazis et le chancelier Hitler organise l’incendie du Reichstag de façon à légitimer une politique répressive contre les communistes, qu’ils ont accusé d’être à l’origine de l’attentat. La rhétorique nazie a alors mis en avant le fait qu’ils étaient les sauveurs du peuple allemand menacé par le fléau communiste.

En 2016, le candidat républicain à l’élection présidentielle Donald Trump s’est présenté comme le sauveur d’une Amérique en souffrance, frappée par la désindustrialisation, le chômage et la précarité. Dans ce triangle de Karpman, les oppresseurs étaient « l’establishment » et les élites mondialisées des grandes villes comme San Francisco, Los Angeles, New York City, Seattle, Washington DC… La candidate démocrate elle se présentait comme sauveur des minorités (femmes, afro américains, latinos, transgenres, homosexuels, etc.) contre l’oppression des mâles blancs incarnés par Donald Trump.

En marketing nous avons de plus en plus d’exemples de l’utilisation de triangles de Karpman également : la marque H&M s’est présentée comme sauveur des femmes ayant de l’embonpoint en leur proposant de nouveaux vêtements et avec des campagnes de communication leur étant destinées – et ayant pour but de montrer H&M dans ce rôle de sauveur. La marque surfe sur cette tendance sociétale à aller vers toujours plus d’inclusion et d’acceptation des individus tels qu’ils sont, en l’occurrence pour les personnes en surpoids et cela s’est traduit par la création de nouveaux mots tels que « fat shaming » ou « fatophobia » (« grossophobie » en français) et la dénonciation de l’exclusion sociale que subissent ces personnes en surpoids.

Cette campagne Always lancée en 2015, #unstoppable #likeagirl, est un autre exemple parlant de l’utilisation de triangles de Karpman par des marques.

https://www.youtube.com/watch?v=VhB3l1gCz2E&t=76s

L’utilisation de ces triangles est très mobilisatrice et provoque de fortes réactions émotionnelles, surtout lorsqu’elle touche à l’identité perçue des individus ciblés.
Et d’un point de vue managérial ? Et dans notre vie de tous les jours ?

S’il peut être très utile et efficace d’utiliser le triangle de Karpman dans des opérations d’influence (publicité, lobbying, politique…), dans notre vie de tous les jours il est important de garder en tête qu’entrer dans un triangle de Karpman est en général très contre-productif.

Les personnes tendent à accentuer leurs rôles et une personne qui se victimise tendra à aller toujours plus loin dans la victimisation jusqu’à une rupture où elle pourra prendre un rôle de bourreau (justifié par les préjudices subis précédemment), le bourreau tendra à accentuer son rôle jusqu’à provoquer une rupture également, le sauveur voudra maintenir le statu quo et la victime dépendante… Toute cette logique se fait au détriment de relations saines. Dans le monde réel, tout le monde est à la fois victime, bourreau et sauveur et nos perceptions. Si vous êtes dans une situation dans laquelle ce triangle s’applique et tend à devenir le schéma prédominant vos relations, brisez la logique pour repartir sur des bases plus saines. Briser cette logique peut passer, la plupart du temps, par des « recadrages » ou « reframing », concept de Programmation Neuro Linguistique qui peut être défini d’une manière très simplifiée par « aborder la situation avec un nouveau point de vue. » Changer la logique, sortez du triangle de Karpman pour repartir sur des bases saines avant que les relations ne se dégradent et que vos équipes perdent trop en efficacité. Adopter une nouvelle approche sur la situation.

Crédit photo : Jason Leung