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Une écologie de nos croyances

« La réalité a moins d’impact sur nos actions que notre perception de la réalité. » — Richard Bandler, cofondateur de la Programmation Neurolinguistique.

« La carte n’est pas le territoire. » — Alfred Korzybski, fondateur de la sémantique générale.

Bien que nos cerveaux soient de formidables outils ayant évolué sur des millions d’années et ayant fait de nous, humains, les animaux incontestablement au sommet de la hiérarchie animale (au détriment des équilibres naturels dans beaucoup d’aspects), ils ne peuvent traiter qu’un nombre limité d’informations.

Les chiffres publiés par les neuroscientifiques sur les capacités de nos cerveaux sont toujours impressionnants, cependant la réalité étant « fractale », c’est-à-dire infiniment complexe avec un niveau de détail qui peut toujours être exploré plus avant, ces capacités resteront toujours bien inférieures à ce qu’une vision intégrale nécessiterait.

De plus, si nos cerveaux peuvent traiter beaucoup d’informations, ils ne peuvent pas en traiter beaucoup au niveau de la conscience. Cette dernière consomme énormément d’énergie et se fatigue très vite. Les chiffres avancés par les neuroscientifiques sont là aussi très variables mais il semblerait qu’il y ait consensus sur le fait que moins de 0,5% de notre activité cérébrale soit dévolue à la conscience.

Si le sens d’ouverture d’une porte de votre lieu de travail venait à changer, vous le remarqueriez immédiatement, même si vous n’aviez jamais pensé consciemment au sens d’ouverture de cette porte. Si votre mollet venait à grossir anormalement, vous le remarqueriez aussi sans que pour autant vous ayez régulièrement besoin de penser consciemment la forme ou l’aspect de votre mollet.

La plupart des activités de nos cerveaux sont inconscientes ou subconscientes. La différence entre ces deux niveaux, tous les deux situés sous notre niveau de conscience, étant liée à l’accessibilité et la capacité à retravailler ces informations : il est possible de conscientiser et de retravailler des éléments présents au niveau du subconscient, il est considéré comme très difficile de le faire pour des éléments dans l’inconscient.

La figure ci-dessous représente l’« iceberg » de l’esprit, avec la ligne de flottaison symbolisant la limite de la conscience. La partie émergée est une analogie de la part consciente de notre activité cérébrale face au volume totale de notre activité cérébrale, représentée par l’iceberg entier. Cette comparaison est plutôt à l’avantage de notre conscience d’ailleurs : pour l’iceberg, 10% du volume de glace globale est émergé alors que dans le rapport conscience par rapport à la somme subconscient et inconscient, le rapport est beaucoup plus faible.

L’Iceberg de l’esprit : plus un élément est loin sous la ligne de flottaison / sous la surface, moins nous pouvons le conscientiser et moins nous avons de contrôle dessus.

Nos cerveaux tendent à économiser leur énergie et minimiser leur effort et leur temps de réaction. Ils automatiseront tout ce qu’ils peuvent pour créer des connexions plus courtes, ayant de plus faibles temps de réponse et consommant moins d’énergie à l’utilisation.

Nous dépendons de nos automatismes et de nos réponses stéréotypées pour gérer les très importants flux d’informations auxquels nous faisons face tous les jours, pour les centaines de décisions plus ou moins importantes que nous avons à prendre quotidiennement. Il serait impossible de s’arrêter, de réfléchir consciemment et de peser le pour et le contre de chacune de ces décisions quotidiennes.

« L’accélération continue de nos rythmes de vie et l’augmentation rapide de la quantité d’informations que nous, êtres humains, avons à gérer tous les jours, fait que nous allons toujours plus dépendre de nos automatismes et de nos réactions stéréotypées, subconscientes. » — Robert Cialdini, Influence et la Psychologie de la Persuasion.

Une bonne partie de nos réponses stéréotypées / automatiques semblent universelles et répondent à de grands principes tels que ceux décrits par Robert Cialdini dans son livre Influence et la Psychologie de la Persuasion. Cialdini décrit 6 mécanismes de réponse automatique qui nous permettent de faire économiser beaucoup d’énergie à nos cerveaux et de vivre en société : la réciprocité, l’engagement et la cohérence, la preuve sociale, le fait d’aimer et la similarité, l’autorité, la rareté. Sans ces mécanismes, nous devrions probablement peser le pour et le contre de chacune de nos actions, décisions, faits et gestes.

Une autre façon pour nous de prendre des décisions rapidement est de nous fier à nos croyances sur le monde et à vouloir agir en accord avec nos valeurs. Intuitivement nous comprenons que le fait de croire que « Paris est un ville dangereuse » ou à l’inverse que « Paris est une ville où il ne peut rien nous arriver » aura un impact très fort sur nos comportements ; se croire laid ou se croire beau également.

Les croyances peuvent se classifier sur plusieurs axes, elles peuvent être collectives ou individuelles, ressources ou limitantes… Elles ont toutes cette propriété « auto réalisatrice », c’est-à-dire qu’elles tendent toutes à créer leur réalité.

Evidemment des croyances vraiment délirantes qui seraient démenties systématiquement par la réalité tendraient à créer de la « psychose » chez le sujet qui les tient. Et si une de nos croyances les plus fondamentales pour nous, si une de nos croyances les plus centrales venait à être violemment démentie par la réalité, nous aurions à passer par une « courbe de deuil » ou courbe du changement telle que décrite par Elizabeth Kübler Ross.

Une idéologie est un ensemble de croyances, tout comme une religion. Le capitalisme a pour croyance fondatrice l’idée que le capital travaille, c’est-à-dire qu’il est normal de rémunérer des investissements : pour un capitaliste il est normal de récupérer 102 ou 105 (voire plus) à échéance quand on a investi 100 au départ. A l’opposé, Marx croyait que seuls les humains (et les machines, qu’il décrivait comme des accumulations du travail d’humains) travaillent. Pour Marx, le capital est inerte et est surtout une méthode de domination / un système d’exploitation : ceux qui possèdent le capital ont une domination légitime dans un système capitaliste.

Le libéralisme est fondé sur la croyance en la justesse de la répartition des ressources, des productions et du travail par les mécanismes du marché. Pour les libéraux, une répartition 20 / 80 (selon le principe de Pareto) est justifiée et normale car elle correspond à des différences d’efficacité, de motivation, d’engagement…

L’individualisme est fondé sur la croyance que l’individu peut s’affranchir du groupe, qu’il peut être indépendant et a des droits en lui-même. Le collectivisme est fondé sur l’idée que l’individu n’existe pas sans collectif, qu’il ne peut vivre qu’en collectif et ne peut être façonné que par un collectif.

Le christianisme est un ensemble de croyances telles que : nous avons tous une âme immortelle, il y a une vie après la mort soit au paradis soit en enfer (suivant que vous aurez été juste ou mauvais selon la morale chrétienne dans votre vie), qu’il y a eu un messie il y a un peu plus de 2000 ans en Palestine, etc.

Ce qu’il est important de garder en tête est la nécessité impérieuse des croyances : la réalité du monde étant infiniment complexe, il est nécessaire pour nos cerveaux de la modéliser, de la stéréotyper.

D’où le fait que tenir des croyances sur tout un tas de sujets est en réalité incontournable, sans ça nous devrions nous poser continuellement beaucoup trop de questions.

Les maîtres spirituels qui s’efforcent de ne jamais juger ni de former de croyances (pour garder une ouverture maximale sur le monde) tendent à devenir contemplatifs… Certains reforment des croyances et émettent de nouveaux des jugements pour pouvoir agir sur le monde à un moment (comme écrire un livre ou faire des conférences par exemple) avant d’à nouveau se retirer dans le non jugement.

Nous récupérons tout un tas de croyances par notre entourage et par la société en général. Nos enfances se faisant dans un état de dépendance totale par rapport à nos parents (au strict minimum jusqu’à l’âge de 5 ans, un record dans le monde animal) nous nous fions aveuglément à leurs jugements. De même, à l’âge adulte, la majorité d’entre nous sommes toujours à la recherche de « figures parentales », c’est-à-dire d’entités (personnes ou institutions) auxquelles nous pourrions nous fier aveuglément puisque bienveillantes à nos égards et puissantes. Ces figures parentales peuvent être des instituteurs, l’État, des mentors… Elles nous transmettent des croyances de « seconde main », c’est-à-dire des croyances qui ne viennent pas d’expériences propres à nous-mêmes. Même ce que nous considérons comme « scientifique » ou « prouvé » n’est en général qu’une croyance partagée sur la base d’une foi en une autorité, un nom qui fait foi – un institut scientifique ou le nom d’un grand scientifique reconnu. Nous croyons tous que la terre est ronde par exemple. Combien d’entre nous ont repris les calculs de Galilée cependant ? et combien d’entre nous ont réellement vu la terre de l’espace ?

Il est évidemment nécessaire, pour faire une société, d’utiliser des croyances de seconde main. Heureusement qu’il n’est pas nécessaire de se jeter par la fenêtre pour se rendre compte qu’il est dangereux de se jeter dans le vide. Heureusement que la littérature et sa “vérité romanesque” nous permet de comprendre des réalités sur le monde et la vie sans avoir à expérimenter toutes les choses. Les grands auteurs russes, français et allemands du XIXe siècle (Tolstoï, Maupassant, Zweig, etc.) ont eux cette fonction, d’après le livre du célèbre sociologue français René Girard, Mensonges Romantiques et Vérités Romanesques.

A l’opposé d’une croyance de seconde main, nous avons les croyances que nous nous sommes forgés à partir d’expériences personnelles.

Il est normal que notre cerveau intègre l’idée que les chiens sont dangereux lorsque l’on s’est fait mordre à une, deux ou trois reprises par des chiens dans sa vie. D’une manière globale, il est intéressant de baser le plus possible sa vision du monde sur des croyances de première main, venues d’un vécu personnel. Généralement, cela permet d’avoir une vision du monde moins dogmatique et plus fidèle à la réalité.

Très peu d’entre nous questionnent leurs croyances. Peu essaient d’en prendre conscience et peu se demandent d’où elles viennent, comment nous en avons hérité… Peu se questionnent aussi sur tout ce qu’elles impliquent. Pourtant nous vivons dans un monde où la guerre pour le contrôle des esprits est toujours plus féroce, puisque les marques s’intéressent à vos esprits, mais aussi les idéologues, les politiques, les religieux, votre entourage…

Interroger ses croyances (qui font partie du subconscient et non de l’inconscient, ce qui signifie qu’un travail peut en faire remonter un certain nombre à notre conscience) est une écologie de l’esprit nécessaire. Entretenir son esprit c’est d’abord regarder en face ce qui s’y trouve déjà, comme on regarderait un jardin. Un esprit en friche ressemble d’ailleurs à un jardin en friche : laissé à l’abandon, on ne sait pas ce qui s’y trouve ni ce qui y pousse et encore moins dans quelles mesures. A nous de travailler ce jardin qu’est notre esprit, d’en arracher les mauvaises herbes, d’y mettre de l’ordre et d’y planter les plus beaux arbres et les plus belles fleurs !

Pour notre vie de tous les jours comme pour notre vie professionnelle, il est intéressant de se poser la question des croyances qui nous freinent et de croyances qui peuvent nous être utiles.

Si nous considérons que la réalité a moins d’impact sur nos comportements que notre perception de la réalité, comme l’a affirmé Richard Bandler et comme se le répètent constamment les consultants en communication ou les propagandistes en tout genre, il devient capital de se demander quelles croyances peuvent nous aider à avancer vers nos objectifs et quelles croyances nous freinent. Pour faire une autre analogie entre nos cerveaux et un ordinateur, des croyances limitantes pourraient être assimilées à des virus ou des firewalls trop restrictifs, là où des croyances ressources pourraient être assimilées à des applications ou logiciels bénéfiques au bon fonctionnement de votre ordinateur.

Il est intéressant de considérer que dans cette perspective, il est souvent bénéfique de modifier ses croyances (en faisant des exercices spécifiques ou en suivant des activités qui les modifieront) quitte à ce qu’elles soient potentiellement moins fidèles à la réalité mais plus à même de servir nos objectifs.

Anthony Robbins parle des « 7 mensonges du succès » pour parler de 7 croyances qu’il a identifié chez les leaders qu’il a interrogé.

Ces 7 croyances sont :\

Ces 7 croyances sont des croyances ressources.

A l’inverse, des croyances limitantes dont il faudrait se débarrasser pourraient être : ce que je dis n’est pas intéressant et je vais ennuyer mes interlocuteurs, il est nécessaire de gagner plus de 15 000 euros par mois pour sortir avec une top model de Victoria’s secret, il n’est pas possible d’intégrer Google quand on n’a pas de diplôme d’une grande école de commerce ou d’ingénieur, il y a et il y aura toujours quelque chose qui ne va pas avec les réunions que j’organise…

Faites l’écologie de votre esprit. Interrogez-vous sur vos propres croyances. Occupez-vous du jardin qu’est votre esprit et ayez conscience que si vous ne le faites pas, d’autres le feront volontiers pour vous.

C’est pour cela que la publicité existe, que les relations publiques, la communication politique ou les gourous existent : pour remplir nos esprits avec leurs croyances et leur vision du monde. Faisons ce travail de contrôler nos esprits, sinon d’autres les rempliront à leur guise et prendront la main dessus.

Crédit photo : Aexandra Seinet